EFFACERIEZ-VOUS VOS SOUVENIRS ?

EDITION 2

Qui n’a jamais voulu échapper aux griffes de souvenirs oppressants ? Pour calmer les sentiments pénibles de regret, de déception et d’anxiété ? Tout simplement, pour atteindre un état psychique paisible ? 

Le droit au bonheur appartient à tous les êtres humains. Comme le droit à la vie et à la liberté. Cela vous étonnerait si je vous disais qu’ils sont liés ? Sans droit à la vie, le droit à la liberté ne serait pas possible. Sans droit à la liberté, pensez-vous que le droit à la poursuite du bonheur serait existant ? 

Cependant, notre intérêt pour la recherche du bonheur n’est pas simplement un intérêt parmi tant d’autres. Il est compliqué. N’avez-vous jamais regardé : « The pursuit of happiness » ? Peu importe votre réponse, vous savez sûrement que cela dépend de ce à quoi nous aspirons, dans quelle mesure nous l’atteignons, de si nous sommes satisfaits de nous-mêmes par rapport à nos idéaux, aspirations et réalisations. 

Une telle autosatisfaction et ce sentiment d’accomplissement ne sont, bien entendu, pas faciles à atteindre. Au contraire, les obstacles au bonheur humain hélas, sont bien trop courants allant des maladies manifestes à celles de la psyché, en passant par le chagrin et la culpabilité, la honte jusqu’aux simples frustrations. 

Dans un exemple littéraire célèbre, Macbeth de Shakespeare supplie son médecin de libérer Lady Macbeth de sa mémoire obsédée par ses propres actes coupables, de lui arracher cet esprit malade, ce chagrin enraciné. Le médecin, lui répond, qu’elle seule peut se guérir. 

Prendre soin de soi, cependant, est plus facile à dire qu’à faire. Pendant des siècles, les gens ont utilisé des agents externes pour noyer leurs chagrins ou se remonter le moral. L’alcool ou des médicaments imparfaits : dangereux, parfois inefficaces, susceptibles d’effets secondaires, et souvent illégaux ou stigmatisés, sont les premiers dans la liste. Cependant, grâce aux récentes recherches, la situation évolue tellement rapidement que beaucoup de gens se demandent si le domaine en plein essor des neurosciences fournira un jour le doux antidote que Macbeth souhaitait tant. Peut-être sous forme de médicaments (tels que les bêta-bloquants adrénergiques) qui engourdissent les piques émotionnelles généralement associées à nos souvenirs extrêmement mauvais, et des « éclaircisseurs d’humeur » qui vont nous faire sentir bien (ou mieux) dans notre peau.

C’est exactement cela que le chercheur de renommée mondiale, J. LeDoux, nous présente dans son article « Fear Memories Require Protein Synthesis in the Lateral Amygdala for Reconsolidation after Retrieval ». Dans cette étude il a conditionné des rats avec un son et une décharge électrique, pour après les exposer seulement au son, après leur avoir donné un médicament qui bloquait la synthèse protéique dans l’amygdale latérale (une région clé de l’amygdale dans laquelle le rat mémorise l’association entre le son et la décharge). Quand le lendemain on refaisait le test, les rats se comportaient comme s’ils n’étaient pas conditionnés. Cette procédure semblait avoir effacé le souvenir que le son était un avertissement de menace. 

Vers la fin de l’article les chercheurs pensent à l’hypothèse de pouvoir utiliser une technique de ce genre pour réduire les souvenirs traumatiques chez les personnes avec PTSD (trouble de stress post-traumatique). 

Cet article a créé un grand débat à l’époque. À première vue, la recherche du bonheur, une activité tournée vers l’avenir, peut sembler avoir peu à voir avec la mémoire. Pourtant, un examen plus approfondi révèle certaines connexions profondes. 

Pourrions-nous être heureux si nous ne pouvions pas nous souvenir de notre propre passé, si nous ne vivions qu’au jour le jour ? Pourrions-nous être heureux si nous ne pouvions pas assimiler l’expérience présente au contenu de l’expérience précédente ? Pourrions-nous être heureux en l’absence de souvenirs malheureux ? Inversement, pourrions-nous être heureux en présence de souvenirs terribles, de souvenirs si traumatisants et si bouleversants qu’ils jettent une ombre profonde sur tout ce que nous faisons, aujourd’hui ? Comme ces questions le sous-entendent, les traces accumulées d’expériences passées pourraient bien, être cruciales pour nos perspectives de bonheur. 

En fin de compte, nous devons nous demander à quoi ressemblerait la vie et quel genre de peuple nous deviendrions avec seulement des souvenirs heureux ? N’avoir que des souvenirs heureux serait une bénédiction et une malédiction. Rien ne nous dérangerait, mais nous serions probablement des gens superficiels ne tombant jamais dans les profondeurs du désespoir. Peut-être que n’avoir que des souvenirs heureux n’est pas être heureux d’une manière vraiment humaine. C’est simplement être libre de la misère : un désir compréhensible étant donné les nombreux troubles de la vie, mais une faible aspiration pour ceux qui recherchent un bonheur vraiment humain.

E. Hanan

Bibliographie

LeDoux, J. (2003). The emotional brain, fear, and the amygdala. Cellular and molecular neurobiology, 23(4-5), 727-738.

LeDoux, J. (2015). Anxious: Using the Brain to Understand and Treat Fear and Anxiety. New York, USA : Viking.

Hanrietta Harris (2013 Avril 22). Polo (Peinture). Consulté sur : http://henriettaharris.com/paintings/polo/

L’ANXIÉTÉ ET LA PEUR

EDITION 1

CE NE SONT PAS LA MÊME CHOSE

Le niveau général d’anxiété est un trait de personnalité assez stable, une composante importante du tempérament. Qu’est-ce qui fait que chacun d’entre nous a son niveau d’anxiété individuel ? Cela s’explique en partie par le fait que chacun fait ses propres expériences et que chacun y réagit de manière différente (l’anxiété est donc subjective). Mais qu’est-ce qui nous rend psychologiquement différents ? La réponse est que chacun de nous a un cerveau d’un certain type : alors que tous les cerveaux humains sont similaires dans leur structure et leurs fonctions générales, au niveau microscopique, ils sont câblés subtilement différemment et cela fait de nous des individus uniques.

Le mot anglais anxiety et les termes européens équivalents viennent du latin anxietas qui à son tour vient du grec angh qui signifie opprimé, angoissé. Tout au long de l’histoire, il y a eu différentes définitions de l’anxiété et de l’angoisse, mais malgré sa longue histoire, jusqu’au début du XXe siècle, le mot « angoisse » n’avait pas été pensé principalement en référence à un état troublé et inquiet ou à une cause psychopathologique. Cette transformation a commencé lorsque Freud a fait de l’angoisse le point central de sa théorie psychanalytique des troubles mentaux. Selon Freud, l’angoisse est à l’origine de la plupart des troubles mentaux et est placée au centre de toute compréhension de l’esprit humain. 

L’anxiété concerne l’état lui-même et est indépendante de l’objet qui la suscite, tandis que la peur attire l’attention sur l’objet lui-même. Dans la peur, nous nous concentrons sur une menace externe spécifique, un événement présent ou imminent, tandis que dans l’anxiété, la menace est généralement moins identifiable et plus difficile à prévoir.

Trouille, panique, appréhension, effroi, trac, terreur, tremblement, frayeur, pétoche, crainte, tremblement, inquiétude, affolement, phobie…

Chez les Inuits, on retrouve beaucoup de mots pour désigner la neige. Selon certains auteurs toutes ces appellations existent parce que la neige représente quelque chose d’important, un fait quotidien duquel on parle souvent. La peur et l’anxiété sont très importantes pour nous et c’est pourquoi les variations de ces deux mots sont nombreuses. On ne sait pas dans quelle mesure les exemples de chaque catégorie sont des états de peur ou d’anxiété distincts ou simplement de légères nuances, des synonymes, des variations d’un même état. Malgré toutes ces complications, on a quelques traits distinctifs : un état de peur, en effet, survient lorsqu’une menace est présente ou imminente ; un état d’anxiété lorsqu’une menace est possible, mais que sa réalisation est incertaine.

Dans la vie quotidienne, les états de peur et d’anxiété ne sont pas complètement indépendants. Il est probablement impossible de ressentir la peur sans être anxieux : dès que vous avez peur de quelque chose, vous commencez à vous inquiéter des conséquences et du danger de celle-ci.

« Qui craint de souffrir, souffre déjà de ce qu’il craint » – Montaigne

Pouvons-nous vraiment faire une distinction entre la peur et l’anxiété, étant donné que les deux sont des réponses anticipatives à un danger, et sont donc étroitement liées ? Oui, un stimulus immédiatement présent qui est dangereux entraîne la peur. Cependant, lorsque l’état en question implique une préoccupation concernant quelque chose qui n’est pas présent et qui peut ne jamais se produire, il s’agit alors d’un état d’anxiété. Comme l’anxiété, la peur peut impliquer l’anticipation, mais la nature de l’anticipation est différente dans les deux cas : l’anticipation de la peur concerne si et quand une menace actuelle causera des dommages, tandis que l’anticipation de l’anxiété implique l’incertitude quant aux conséquences d’une menace qui n’est pas présente et qui pourrait ne pas se produire.

E. Hanan

Bibliographie

LeDoux, J. (2003). The emotional brain, fear, and the amygdala. Cellular and molecular neurobiology, 23(4-5), 727-738.

LeDoux, J. E. (2014). Coming to terms with fear. Proceedings of the National Academy of Sciences, 111(8), 2871-2878.

LeDoux, J. (2015). Anxious: Using the Brain to Understand and Treat Fear and Anxiety. New York, USA : Viking.